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PRESERVATION DU PATRIMOINE CULTUREL Adama Aly Pam interpelle les pouvoirs publics

Adama Aly Pam est le président de l’Association des Bibliothécaires archivistes documentalistes et Fondé de pouvoirs à la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Bceao). En sa qualité d’archiviste paléographe, il interpelle les pouvoirs publics afin que ces derniers fournissent les moyens pour la conservation du patrimoine culturel national. Selon lui, c’est là le seul moyen pour notre continent de permettre aux générations futures d’accéder à la documentation. Dans l’entretien qu’il a accordé à Sud Quotidien, il aborde la problématique, tout comme il décline la paléographie.



Président qu’en est-il de notre patrimoine culturel national ?

Notre patrimoine national est fabuleux, mais là où le bât blesse, ce sont les politiques nationales qui sont mises en œuvre pour sa préservation, sa sauvegarde et sa valorisation. Aujourd’hui, j’ai de la peine de constater que toute la musique traditionnelle de Samba Diabaré Samb, toute une documentation méconnue de Cheikh Moussa Camara, ou plus récemment, les Cahiers de l’Ecole William Ponty dans lesquels les élèves faisaient des reportages, des dossiers documentaires sur les us et coutumes de notre histoire. C’est vraiment malheureux que ce patrimoine, toute notre histoire ne soit pas valorisée de nos jours faute de moyens.

Ce n’est pas parce que ceux qui s’en occupent ne jouent pas leur rôle, mais ils sont confrontés à une rareté des ressources. Car les pouvoirs publics, en un moment donné, ont pensé que l’accès à la culture est moins important que la construction de routes. Alors qu’il faut un tout pour le développement. Si les gens vont à Paris, si Paris reçoit des millions de visiteurs par an, c’est grâce à la tour Eiffel, à la cathédrale Notre Dame. Le patrimoine a été mis en valeur. En revenant à la définition du mot, c’est le « pater » et le « monium ».

C’est l’héritage que le père laisse à son fils. L’héritage que nous ont laissé nos ancêtres est important, il fait partie de nous-mêmes, de notre identité que nous devons conserver. Il n’y a pire pour un individu que de perdre sa mémoire. On peut perdre du matériel et le récupérer. Mais si on perd son identité, c’est une partie de soi qu’on perd. La bataille de l’Afrique aujourd’hui, c’est de préserver son identité et sa mémoire, mais aussi de se moderniser pour aller de l’avant. Notre métier est fabuleux. Je profite de cet entretien pour inviter les pouvoirs publics à donner une attention particulière par rapport à ce secteur de la vie qui est aussi important que manger le « thiébou dieun » national à midi.

Que faire pour préserver les archives sonores ?

Vous venez de toucher du doigt un problème important. Voyez-vous tous ces équipements que je viens acheter ? C’est dans le cadre d’un programme de gestion des archives audiovisuelles qui sont les dernières-nées des archives. On est passé des papyrus à des documents gravés sur des tablettes d’argile à des documents gravés sur support magnétique. Les archives audiovisuelles ont la caractéristique suivante : Elles sont très fragiles et il y a un niveau d’obsolescence très rapide pour dire que la technologie qui sert à lire un document sur support audio évolue si vite qu’au bout de quelques années, tu n’as plus l’instrument qui te permet de lire le même document. Il y a très peu de gens qui utilisent maintenant les cassettes Vhf parce qu’on est passé aux Dvd ou aux Vcd.

Avant il y a eu les vieilles cassettes Basf, les 33 tours ou les disques vinyles qui n’existent plus. Il faut très rapidement passer à des supports modernes tout en conservant la qualité sonore. Le métier de conservation ne consiste pas à améliorer la qualité sonore, mais de garder le grésillement d’un 33 tour dans son contexte. Par ailleurs, il y a un autre phénomène lié à notre climat. L’humidité et le climat tropical ne favorisent pas la conservation de ces documents. Il faut donc des espaces de conservation spécifiques qui nécessitent beaucoup de moyens. Malheureusement, les gens ne mettent pas ces moyens. Mais aujourd’hui, avec l’arrivée de l’informatique et de la digitalisation, il y a une nouvelle opportunité pour les archivistes de sauvegarder tout un pan de notre mémoire.

En France, les gens l’ont réussi avec l’Institut national de l’audiovisuel (Ina). Si vous allez à la Bibliothèque nationale de France (Bnf), vous pouvez écouter des discours de Senghor, ou des passages par où il déclame des poèmes. Je me demande alors pourquoi on ne peut pas le faire ici au Sénégal. Pourquoi faudrait-il qu’une partie de notre mémoire soit conservée en dehors de notre territoire, de notre sphère géographique ? C’est une sorte de perte de souveraineté sur notre propre identité. Vous allez à la Radiodiffusion Télévision du Sénégal (Rts), il y a des bandes sonores datant de 1958, des discours de Lamine Guèye, mis dans des aires de conservation qui ne sont pas à la hauteur de la richesse de ces patrimoines. Il en est de même de la numérisation des documents sur support papiers. Il est vrai que la technologie avance, cela devient de plus en plus facile, mais il y a les contraintes juridiques. On ne peut pas tout mettre en ligne, on ne peut pas tout numériser. Il y la question des droits d’auteurs qui a récemment défrayé la chronique dans notre pays. Sur toutes ces questions, il est nécessaire de tout revoir pour permettre aux Sénégalais, aux Africains de pouvoir pleinement renouer avec leur propre histoire, leur propre culture, pour être capable d’affronter pleinement la vie moderne et contemporaine.

Comment gérer dans un tel contexte la propriété intellectuelle et les droits d’auteurs ?

Nous sommes dans une bibliothèque où on a près de 25 000 documents qui sont des productions intellectuelles au même degré que la musique et protégés par le droit d’auteurs. Tant qu’une œuvre n’est pas tombée dans le domaine public, après 70 ans d’existence, elle est protégée en ce sens qu’on ne pas s’en faire rémunérer alors qu’elle ne nous appartient pas. Il y a des conditions d’exploitation des œuvres qui font qu’on ne peut pas numériser des documents protégés sans avoir l’autorisation de l’auteur ou des auteurs. Dans les bibliothèques par exemple, on ne peut pas autoriser à quelqu’un de photocopier un ouvrage en entier, ou comme on le fait dans certaines universités ou dans la rue où on photocopie des œuvres en entier pour les mettre dans le commerce. Dans certaines bibliothèques, on peut permettre à quelqu’un de photocopier quelques passages, mais seulement dans le cadre de la recherche.

Google est en train de signer des conventions avec des bibliothèques dans le monde pour numériser et mettre une bonne partie de ce patrimoine en ligne. Mais le risque est qu’on peut se retrouver un bon matin avec toutes ces collections cryptées et ces sites exigeant des paiements d’un droit d’accès à ces bibliothèques. C’est pourquoi j’ai parlé à un moment donné de souveraineté culturelle. Au Sénégal, on peut bel et bien numériser toute la production de Cheikh Ahmadou Bamba, de Mame El Hadj Malick Sy, de tous les penseurs sénégalais, et les mettre en ligne, mais la grande difficulté aujourd’hui, c’est de pouvoir accéder à ces bibliothèques privées qui appartiennent à des familles, car il y a toujours cette méfiance vis-à-vis d’une éventuelle exploitation qui peut d’une manière ou d’une autre nuire à l’image familiale. En tant que conservateur du patrimoine, en Afrique, je crois qu’il y a énormément de travail à faire, de chantiers à dépouiller. Au Mali et en Mauritanie, il y a des bibliothèques du temps de Tombouctou, de Djenné, avec les grandes universités islamiques. Voilà des documents qui se retrouvent entre les mains de particuliers, dans des conditions de conservation effroyables et pour lesquels il y a une urgence de sauvegarder. Ce ne sont plus des documents qui appartiennent à des familles, mais à tout un continent.

En tant que conservateur, vous vous intéressez aussi à la philatélie ?

Oui, personnellement pas de la philatélie, mais de la carte postale ancienne, j’ai été conservateur aux Archives nationales du Sénégal où j’ai eu à numériser et à mettre en ligne la totalité de la collection ancienne des cartes postales de l’Afrique Occidentale Française (Aof). Ces cartes postales sont le témoignage de la première présence de la photographie dans notre sous-région. Pendant la période coloniale, il y a eu la Société géographique qui prenait des séries de clichés pour vendre l’image des colonies en France pour recruter des entreprises ou des gens qui viendraient s’implanter, mais c’était aussi des reportages sur l’inauguration du marché Sandaga, l’arrestation de Samory, etc. Toutes nos villes (Dakar, Saint-Louis et autres) sont documentées à un angle près.

L’histoire de l’art, de l’habillement, de la mode, de l’architecture, ou même de notre paysage, est documentée par ces cartes postales anciennes que nous avons numérisées intégralement. Nous avons construit la base de données que nous avons mise sur Internet. Il y a plusieurs bibliothèques aux Etats Unis et en Europe qui sont en possession de ces documents. Ce qui permet aux chercheurs dans tous les coins du monde d’accéder à ces bases de données. La philatélie est pareille. Les timbres, les Archives nationales en détiennent une collection fabuleuse qui attend d’être valorisée. Je pense que les autorités des Archives nationales ont dans leur programme de mettre toute cette documentation à la disposition du publique.

Comment expliquez-vous l’abandon de plus en plus marqué de la lecture ?

Il y a plusieurs explications possibles à ce problème. On a construit des écoles, des lycées et des universités qui n’ont pas de bibliothèques. L’apprentissage à la lecture doit commencer très tôt dans la vie. La familiarisation avec le livre, ça commence très tôt. Il n’y a pas suffisamment de bibliothèques au Sénégal. Il n’y a pas une politique très soutenue de création de bibliothèques de lecture publiques. Il y a des réseaux de bibliothèques connus dans les centres culturels américain, français et allemand. Mais il y a très peu de bibliothèques municipales, de bibliothèques publiques. Et les rares qui existent sont dépourvues de moyens et de matériels. Il n’y a pas suffisamment de livres. Il n’y a pas suffisamment de personnels qualifiés pour créer l’animation autour du livre et de la lecture. Deuxièmement, l’édition en Afrique ne marche pas trop bien à cause de multiples facteurs. Et puis le livre coûte cher. Qu’est-ce qu’on publie en Afrique ? Il n’y a pas suffisamment de bibliothèques pour servir au besoin de lecture et d’accès à la connaissance. Et puis il y a la télévision. Les parents laissent les enfants trop longtemps devant la télé.

Au niveau de l’école, les gens ne sont pas formés à la lecture, alors que c’est toute une aptitude qu’il faut développer chez l’enfant. Voilà les ensembles de facteurs qui font que les gens ne lisent plus. Le niveau a baissé, ce qui est tout à fait normal car les gens n’entrent plus en contact avec la culture. L’histoire, toutes les sciences qui sont aujourd’hui conservées, toute l’histoire de l’humanité est conservée dans des livres. Le seul moyen pour y accéder, c’est la lecture. Le monde se divisent en deux catégories de gens : Ceux qui lisent les livres et ceux qui écoutent ceux qui ont lu des livres. Je veux éviter à tout le monde d’être rangé dans la catégorie des seconds. Il faut accéder au savoir à la première source et ne pas se contenter de commentaires, car le commentaire est libre.

C’est quoi la paléographie ?

La paléographie, c’est la science qui étudie l’écriture. On n’a pas toujours écrit de la même façon dans les chancelleries. Comme les supports d’écriture étaient très rares à l’époque, on développait une forme d’abréviation, une forme d’écriture qui a varié dans le temps et qui a été modernisée après l’invention de l’imprimerie. La paléographie est donc l’étude des écritures anciennes. Champollion, le premier transcripteur des hiéroglyphes était un paléographe qui a fait l’Ecole des Chartes.

Y a-t-il des paléographes au Sénégal ?

Oh oui nous sommes trois ! Il y a Seydou Madani Sy, ancien médiateur de la République, Saliou Mbaye, ancien Directeur des Archives nationales qui est aujourd’hui Maître de conférence à l’Université, et moi-même. Nous serons bientôt quatre d’ailleurs, car il y a un jeune qui est en train de se former en France.

Quelle est la spécificité de la paléographie ?

Il faut retenir qu’il y a la paléographie latine, la paléographie romane, etc. Il est impossible à un Sénégalais de lire une charte du 12e siècle. Vous la montrez dans la rue à 200 personnes, elles vous diront que c’est l’arabe ou une autre langue différente du français. La virgule dans un texte est une invention récente. L’écriture était collée avec plein d’abréviations pour réduire au grand maximum l’utilisation de l’espace. Il fallait à peu près 800 veaux au 13-14 siècle pour constituer une bible qui coûtait très chère. Il fallait 50 ans de salaire à un cerf pour se payer une bible. Seuls les rois et les princes avaient les moyens de se la payer. Au 19e siècle, Victor Hugo disait même que son souhait était qu’il y ait dans chaque village de France une bible pour vous expliquer un peu la rareté des écrits à l’époque. La bible de Gutembert, la bible de 42 lignes publiées au tout début de l’imprimerie entre le 14 et le 15 e siècle sont des ouvrages anciens très rares qui coûtent aujourd’hui des milliards. Aujourd’hui, les œuvres sont publiées à coup de milliards d’exemplaires.

Comment expliquez-vous l’évolution de la langue française sur cette base ?

Comme toutes les langues, le Français évolue. Mais dans le contexte de la graphie, de l’écriture, il faut admettre que la manière dont le Français est écrit aujourd’hui avec les machines à écrire est très simple. Auparavant, on écrivait à la main. C’était la calligraphie. L’écriture à la main, les contraintes d’économie de l’espace et les traditions avaient fait qu’il y avait tout un art de l’écrit, toute une manière de faire des abréviations que seuls les initiés pouvaient décoder à l’époque. Aujourd’hui, il suffit de savoir arranger les lettres pour pouvoir les lire. Par exemple le V, le U, le N, dans un document du 12e siècle est écrit à peu près de la même façon. Il faut alors beaucoup d’exercice pour pouvoir lire des manuscrits écrits à cette époque.

Qu’est-ce qui fondait le mode de codification de la langue ?

Au Moyen âge, les gens qui savaient lire et écrire étaient une élite. Ils vivaient généralement dans les monastères. Ils appartenaient au Clergé. Quelques rares individus avaient la science d’écrire et de parler le Latin qui était la langue des sciences. Dans les monastères existaient des scriptorium où les moines faisaient leurs études et confectionnaient les ouvrages de l’époque. D’ailleurs, ce n’est pas étonnant qu’en France la première université soit d’inspiration cléricale. La Sorbonne a été créée par l’Eglise. Pendant toute cette période là, toute la science de l’Occident était au niveau des monastères. C’est l’Eglise qui contrôlait la société, c’est elle qui sacrait les rois. Elle était au cœur même de l’organisation sociale. Les prêtres et les moines étaient comme les scribes en Egypte. Ils étaient les seuls à pouvoir lire. On le verra plus tard quand avec le Protestantisme et la Réforme, les gens avaient décidé de traduire la bible dans les langues vulgaires (Anglais, Allemand et Français), il y a eu une course de positionnement pour la maîtrise du savoir. Car celui qui détient le savoir contrôle la société. C’est donc à partir du moment que la bible a été traduite dans les langues vernaculaires que la science s’était popularisée.

C’est quoi : être Président de l’Association des Bibliothécaires archivistes documentalistes ?

Vous pouvez même ajouter les muséologues à cette catégorie qui est au cœur des métiers de notre patrimoine, de nos identités, de notre culture, de notre histoire. Nos métiers sont au cœur de l’économie du savoir à l’époque de la mondialisation. Nous défendons la culture et notre histoire. En tant que Président de cette association sus mentionnée, je suis un militant du patrimoine, un militant de la culture. Au Sénégal nous avons des trésors fabuleux. Nous avons les archives nationales du Sénégal qui conservent la totalité de l’histoire de la sous-région du 18e siècle à nos jours. Les archives, c’est la mémoire, c’est le droit. Car pour qu’une administration puisse défendre ses droits, être performante dans ses activités, il faut qu’elle ait la mémoire de son organisation pour maîtriser ses dossiers. L’archiviste ou le bibliothécaire, c’est un passeur de mémoires. C’est quelqu’un qui, en conservant le patrimoine écrit, permet aux générations passées et celles du présent à pouvoir converser et échanger. La conservation et la conversation sont écrites avec les mêmes termes. On permet de faire des liens entre les différentes générations (passées, présentes et futures). C’est une sorte de sacerdoce, un pari que nous faisons sur l’avenir. Nous permettons aux générations d’accéder à leur propre culture, à leur histoire. Le métier d’archiviste a certes des difficultés dans certains secteurs, mais il a beaucoup d’avenir.

Avez-vous cependant de l’avenir ?

On est passé des sociétés agricoles, aux sociétés industrielles et postindustrielles. L’accès au savoir avec Internet permet à ces métiers de se positionner. La bataille aujourd’hui, ce n’est pas de faire des recherches sur Google et obtenir des informations requises, mais la bataille pour nous, c’est la présence de l’Afrique sur les réseaux. C’est la présence de toutes nos ressources informationnelles, de toutes nos ressources culturelles que nous détenons dans nos musées, dans nos centres d’archives, dans nos bibliothèques, pour qu’on puisse faire de sorte que quelque africain qu’il soit, quelque sénégalais qu’il soit, là où il se trouve, qu’il puisse accéder à la documentation scientifique et technique, à l’histoire du Sénégal, à l’information. Car l’accès à l’information est un droit qui est consacré par les conventions internationales, et par nos constitutions. Par conséquent, les métiers de bibliothécaire, d’archiviste ou de documentaliste participent d’une manière ou d’une autre au renforcement de nos sociétés démocratiques. Ils les permettent d’être plus compétitives, et plus préparées à la bataille pour le développement.

Sud Quotidien

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