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Jeffrey SACHS, économiste américain, consultant spécial du secrétaire général de l'ONU : « Après 2015, les Omd seront remplacés par les Objectifs pour le développé durable »



En plus de sa casquette d’économiste, Jeffrey dirige l’Institut de la terre de l’Université Columbia à New York. Il est également consultant spécial du secrétaire général de l'Onu, Ban Ki-moon. Présent à Dakar, à l’occasion du 4ème sommet mondial du réseau Master en pratique du développement (Mpd), M. Sachs, dans cet entretien, passe au crible diverses questions dont celles relatives aux Objectifs du millénaire pour le développement (Omd), à la gouvernance mondiale aux villages du millénaire.

M. Sachs, qu’est-ce qui justifie votre présence à Dakar ?
« Il y a trois objectifs pour ma visite au Sénégal. D’abord, il s’agit de prendre part à la réunion des universités venant de partout, à travers le monde, pour discuter de questions concernant le Master en pratique du développement (Mpd). Ceci est un groupe de plus de vingt universités d’Afrique, d’Europe, des Etats-Unis, des pays d’Amérique latine et d’Asie. Et tous ces programmes s’intéressent à la question du développement durable. Nous pensons que la formation joue un rôle très important dans la mise en pratique des questions du développement et le réseau des programmes Mdp propose une approche très novatrice et holistique du développement. Le deuxième objectif de mon déplacement à Dakar, était de rencontrer le Chef de l’Etat Macky Sall. Parce que nous avons développé beaucoup d’activités communes avec le gouvernement du Sénégal. Lorsque j’ai rencontré le président de la République lors du sommet de l’Union africaine, je l’ai informé de ma visite imminente au Sénégal. Enfin, on est là aussi pour prendre part à une réunion sur le Sahel dans son ensemble. Cette rencontre, tenue sous les auspices des Nations unies est destinée à davantage prendre en charge la question du développement durable dans la région du Sahel. Elle prendra aussi en compte les aspects sécuritaires et militaires, à la lumière de ce qui se passe au Mali. Je crois qu’il n’y a pas suffisamment de discussions sur le plan économique concernant le Sahel. »

A votre avis, quelle est l’importance du programme Mdp pour le développement durable dans le monde ?
« L’un des principaux défis de notre génération, c’est le développement durable, qui comprend le progrès économique, l’équité sociale, la soutenabilité et la durabilité environnementale. Le programme Mdp constitue donc une approche nouvelle qui prend en compte un ensemble de questions liées au développement allant de l’économie aux questions sociales, en passant par les questions environnementales. C’est une expérience extraordinaire d’avoir tous ces universitaires embarqués dans un programme comme le Mdp. Et je suis content que l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar soit l’une de ces universités partenaires.»

Vous êtes très impliqué dans les questions des Omd et dans deux ans, ils vont expirer. Quelles évaluations en faites-vous ?
« Nous avons eu des progrès remarquables dans certains domaines, comme la lutte contre le paludisme en Afrique. La question de la santé, même s’il y a des difficultés à surmonter, on y note des avancées notoires. On a aussi remarqué que le taux de la pauvreté a quelque peu diminué en Afrique, mais énormément, baissé en Asie. Globalement, la baisse de la pauvreté monétaire qui constitue l’omd 1 ne s’est pas faite, pas autant que nous aurions aimé qu’elle le soit. Pour l’objectif 2, relatif à la scolarisation des enfants, on s’est rendu compte qu’il y a eu des avancées dans ce domaine, mais il reste des efforts à faire, car on dénombre actuellement, au moins, 65 millions d’enfants dans le monde qui ne sont pas scolarisés. Pour l’Omd 3 relatif à la question du genre, des actions positives sont notées surtout dans le droit des femmes et de certains pouvoirs qu’elles ont obtenus, mais là encore, ce n’est pas suffisant.
Pour l’Omd 4 relatif à la survie des enfants, il reste beaucoup de chemin à faire surtout en Afrique. Concernant Omd 5, la santé maternelle, des efforts sont à faire, car on constate, dans les zones rurales, des cas de décès des mères en donnant la vie. Pour ce qui est de l’Omd 6 de contrôle des maladies, des actions significatives sont notées pour les maladies comme le Sida, la tuberculose, le paludisme, néanmoins des défis restent à relever. Pour l’Omd 7 qui parle de l’accès à l’eau potable et de l’assainissement, c’est pareil, des progrès, mais insuffisants à mon avis. Si l’on prend le dernier objectif qui évoque l’assistance que les pays développés étaient supposés apporter aux pays en développement. Là, il faut dire qu’on est très loin des engagements qui ont été pris. Les pays développés ont fait très peu de ce qu’ils avaient promis de faire, notamment les Etats-Unis et les pays européens. Heureusement qu’il y a d’autres pays émergents comme la chine qui sont en train d’accorder une assistance conséquente aux pays en développement. »

Quelles sont les perspectives pour les années à venir concernant les Omd ?
« Quand nous avions commencé à lancer les Omd, beaucoup de gens pensaient qu’ils n’étaient pas importants. Ils étaient sceptiques. Pour eux, c’était de la blague. Maintenant, on voit qu’il y a un intérêt particulier concernant ce programme. Je reste persuadé que bon nombre de ces objectifs seront atteints d’ici à 2015. De toute façon, j’y travaille énormément. Et après les Omd, nous allons travailler à avoir un ensemble plus complet d’objectifs incluant ceux socio-économiques, puis complétés par les objectifs environnementaux. Si je dois me résumer, je dirai qu’il y a eu, certes, des progrès par endroit, mais pas assez suffisant, à mon avis.
Les Omd vont finir en 2015. Et ils seront remplacés, désormais par les Objectifs pour le développement durable (Odd). Il faut qu’on ait des buts extrêmement clairs sur le développement durable. Il s’agit des objectifs à travers lesquels on pourra rendre les gouvernements, notamment ceux des pays du Nord beaucoup plus responsables de ce qui se passe dans le monde. Mais aussi des objectifs qui prendront en compte le progrès économique, l’équité sociale et la soutenabilité environnementale. »

Parlons de la gouvernance mondiale. Qu’est-ce qu’il faudrait faire pour l’améliorer ?
« La gouvernance mondiale actuelle n’est pas adéquate. Elle est caractérisée par des changements importants entraînés par les centres de pouvoir et les besoins. Ces mutations impliquent des défis qui ne sont pas encore bien pris en compte par la communauté internationale. Le fait est que le centre du pouvoir au niveau mondial est en train de se déplacer des Etats-Unis et de l’Europe pour aller vers d’autres pays comme la Chine et d’autres puissances régionales.
On a besoin donc, d’un nouvel environnement mondial qui prenne en compte cette nouvelle distribution des centres de pouvoir. Un autre problème se pose, car de nouvelles questions émergent, qui sont différentes de celles qu’on a connues, par exemple la nécessité de combattre le changement climatique. Et les actions entreprises jusqu’ici ne sont pas adéquates. Parce que les pays développés, en particulier les Etats-Unis, n’ont pas pris toutes les actions qu’ils devaient prendre à cet égard. Et la structure de la gouvernance mondiale, dans ce domaine, me semble particulièrement faible.»

En tant que président directeur général du projet onusien des Villages du millénaire, pouvez-vous nous faire l’état des lieux de cette initiative au Sénégal ?
«Au Sénégal, on a vu des progrès considérables dans les villages du millénaire de Potou. Il s’agit des progrès dans le domaine de l’agriculture, en particulier la production d’oignon, la génération des revenus, la scolarisation des enfants, la santé. Potou est l’un des villages qui a eu le plus de succès dans le monde. Nous sommes en train de voir, avec le gouvernement du Sénégal, comment faire en sorte que cette réussite notée dans cette localité soit répliquée ailleurs dans le pays. C’est ce dont je vais parler aux autorités de ce pays durant mon séjour. On a maintenant de nouvelles technologies au niveau de l’agriculture, de la santé et on voudrait faire usage davantage de ces technologies pour résoudre les questions du développement. Beaucoup de leçons peuvent être tirées des villages du millénaire. »

Plusieurs fois, vous avez figuré dans le classement des personnalités les plus influentes du monde, publié par le magazine américain Time. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
« J’ai travaillé sur des questions très importantes pour le développement du monde, mais aussi qui sont des sujets difficiles. Et je travaille avec beaucoup de gens à travers le monde sur ces mêmes thèmes liés aux changements climatiques, la question des régions les plus vulnérables au monde, la sécheresse, la pauvreté. Tout ceci constitue des préoccupations importantes dans le monde. Je pense qu’il y a des solutions à ces problèmes. Il ne faut jamais perdre espoir. On voit des progrès se réaliser dans beaucoup de domaines, mêmes si ces évolutions sont assez lentes à mon avis.»

Quel est votre secret ?
« (rires). Je n’ai pas de secret. Seulement qu’il y a des collègues à travers tout le monde, avec qui je travaille sur des questions du développement. Peut-être l’autre aspect à souligner, c’est d’avoir travaillé avec deux secrétaires généraux de l’Organisation des nations unies (Onu). Il s’agit de Koffi Hanan et de Ban ki Moon. Cela peut aussi expliquer ce succès dont vous parlez. »

Propos recueillis par Abdou DIAW
Le Soleil

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