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GOUVERNANCE TERRITORIALE ET DEVELOPPEMENT LOCAL, Le pouvoir des régions en débat

« Quel est le meilleur pouvoir possible ? Quels sont les échelons territoriaux pertinents ? » Deux questions majeures qui ont permis au professeur Jean Marie Miossec, Président de l’Université Paul Valéry de Montpellier d’introduire un vaste débat sur un thème d’école « Développement local, gouvernance territoriale : Enjeux et perspectives ». Avant-hier, mercredi 16 janvier, pendant près de trois heures, les spécialistes de territoires, des terroirs, des espaces urbains et ruraux, se sont lancés dans un essai de définition des concepts de base qui fondent depuis 50 ans, la vie des Etats, des régions et des villes en Afrique comme dans le monde.



Cet exercice bien difficile, initié sous l’égide du Groupe d’étude, de Recherche et d’aide à la décision (Gerad), a réuni un certain nombre d’experts, de chercheurs des universités et de l’administration, des acteurs de la cité etc. Le but étant de traduire dans la réalité le contenu de tous les concepts utilisés aujourd’hui pour expliquer certaines réalités locales et dont la pertinence laisse depuis quelques années, à désirer. Introduisant le sujet sur « le développement local entre mondialisation et promotion des territoires », le professeur Miossec a confirmé le fait que « le monde se soit engagé à partir des deux décennies du siècle précédent dans une nouvelle ère... » Selon lui, « Le monde serait devenu un village planétaire et pour répondre à la mondialisation, à la globalisation, à la privatisation, une plus grande flexibilité serait requise tandis qu’un approfondissement démocratique serait nécessaire… »

Démocratie et pouvoir, voilà le débat. Mais où sont les pouvoirs ? Comment ils sont structurés. Qui les exerce ? Sur quels espaces, ils sont administrés et à qui ? Aujourd’hui, si à l’échelle des territoires définis dans le cadre des régions, des départements et des communautés rurales, les limites sur le papier sont bien définis et circonscris par les administrateurs, le questionnement auquel se sont livrés les acteurs dans le cadre des efforts liés à la gouvernance, la décentralisation, le développement, est resté encore une fois à l’état du débat de fond. Certains comme les administrations y allant avec leurs certitudes et d’autres avec des questions sans réponses.

« Ce qui nous préoccupe dans le cadre de cette communication, précise Jean Marie Miossec, ce sont les interrelations entre gouvernance et territoires, gouvernance au singulier et territoires au pluriel. Encore, selon lui, faut-il se mettre d’accord sur les termes ou au moins énoncer les définitions adoptées… » « La gouvernance est à la mode », ajoute le géographe, selon qui, « Le mot fait sérieux et, dans un monde dont l’ordre est relâché, il permet de substituer une notion floue et passe partout qui rassure… » Nous voilà dans l’idée des concepts valises.

Celui qui le définit encore comme un processus théorique qui s’inspire des modes de régulation en conviant à la négociation des partenaires choisis de niveau inégal, n’estime pas moins « que la gouvernance offre ainsi une apparence de lissage et d’équité, atténuant le différentiel public/privé, abrogeant les systèmes hiérarchisés au profit d’un échange ou d’un simulacre d’échange de haut en bas, de bas en haut, prônant un auto-ajustement qui s’inspire quelque soit le contexte, des mécanismes du marché… »

Concepts valises ou pâles imitations

Ces mots savants qui ne disent pas tout

Si en France depuis la loi du 15 mars 1982, des efforts réels ont été faits dans le cadre de la gestion plus proche des régions, il reste encore bien des choses à parfaire pour parler de transfert réel de compétences et de pouvoirs. Dans la réalité sénégalaise, la loi du 22 mars 1996 qui donne le pouvoir aux collectivités locales, renvoie a transféré neuf (09) compétences naguère détenues par l’Etat aux régions laisse encore plus de questions sans réponses. Initiée dans la précipitation pour placer des amis politiques qui ne peuvent pas tous être ministres à la tête des régions ou des grandes, la réforme n’a pas mis longtemps pour montrer ses limites. Les communes-quartiers qui ont été créées dans la ville de Dakar, ont tout de suite perçu la ruse, ne pouvant tenir avec les maigres fonds de dotation et d’équipement aux collectivités locales que l’Etat octroyait.

Dans une ville gigantesque et inorganisée comme Dakar, les querelles pour le partage et la gestion des aires de marchés et des centres d’affaires vont tout de suite se poser, compliquant tout de suite l’exercice du pouvoir pour tous. Entre conflit de compétences, contrôle de la légalité des actes, les sous-préfets qu’on a eu du mal à placer, ont vite été dépassés. Il a fallu des arrangements précaires, dont nombre de petites communes ne se sont jamais remis. A la veille des élections locales, l’idée de reverser certaines communes dans l’espace de la ville est toujours d’actualité. Mais qui le fera quand la politique a fini de rendre inopérant, le fonctionnement de ces communes sans relief.

Et dans ce flou, les concepts et les mots ne signifient pas encore grand-chose dans les régions, les communes et conseils ruraux. Ce qui ne fait qu’ajouter à la confusion qui rend encore plus compliquée la réalité de la décentralisation sur le terrain et dans la compréhension des gens qui sont dans un terroir et sous une juridiction donnée. Voilà donc qui ne facilite pas les processus en cours dans le cadre global du développement local et de la gouvernance territoriale. Et pour donner encore quelques pistes de réflexion, le professeur Cheikh Ba, du département de géographie de l’université de Dakar, n’a pas manqué d’attirer l’attention sur le fait que de nombreux concepts sortis des dictionnaires savants nous proviennent de notre passé colonial. Selon lui, « Les processus de décentralisation ont souvent été faits par simple imitation sans tenir compte de la réalité de leur contenu sur le territoire. On peut citer par exemple des notions comme l’Aménagement du territoire, la décentralisation… »

Traduites dans la réalité, que veulent dire la gouvernance, la région, la décentralisation même pour les hommes et femmes des terroirs sous administration, se demande le professeur Cheikh Ba. Qu’est-ce que d’ailleurs le pouvoir local, pour l’élu qui dirige ? « Les difficultés viennent selon lui, de tous ces disfonctionnements nés des réformes en cours ou passées du fait qu’il y a beaucoup différences entre les territoires. Et, on ne peut pas faire de développement local si on ne parvient pas à conceptualiser les concepts que nous utilisons par rapport à notre culture et nos réalités locales. » Il s’agit d’une véritable distorsion entre ces concepts valises parce qu’importés et la réalité du terrain.

Pour le professeur, l’histoire a fini de retenir que tous ces mots viennent tous des pratiques de l’administration coloniale. Et par conséquent, c’est une des raisons qui font qu’il faudrait tenir compte de ces réalités en adaptant en conséquence les concepts et leur contenu.

Sud Quotidien

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Territoires et Développement local


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