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Entretien avec Pape Diop,maire de Dakar



Votre position d'élu local et national vous offre un éclairage particulier sur la décentralisation au Sénégal. Quel regard portez-vous sur ce processus ?

Au Sénégal, le processus de décentralisation fut une oeuvre de longue haleine. Il a commencé depuis la période coloniale déjà ; dès 1872, avec l'éréction de Gorée et Saint-Louis en Communes de Plein Exercice ! Suivront ensuite Rufisque en 1880 et Dakar en 1887... Après quelques périodes transitoires durant lesquelles furent expérimentées les Communes Mixtes et les Communes de Moyen Exercice, une phase décisive sera notée à l'accession de notre pays à la souveraineté internationale, plus particulièrement avec la grande Réforme de 1972 qui renforça les pouvoirs d'intervention des élus locaux dans le domaine économique et institua les Communes à Statut Spécial dans les capitales régionales, avec un bicéphalisme Conseil municipal - Administrateur municipal. En 1990, onze nouvelles Communes ont été créées, avec suppression du statut particulier accordé aux Communes Chef-lieu de région qui retrouvent le droit commun. Il y eut dernièrement la réforme de 1996, actuellement en vigueur. Celle-ci induit des progrès importants comme la libre administration des collectivités locales, la substitution du contrôle de légalité au contrôle de tutelle, l'érection des régions en collectivités locales, ainsi que la gestion de proximité, non seulement par la création de 43 communes d'arrondissement dans les villes de la région de Dakar, mais aussi par le transfert de neuf domaines de compétences que sont les Domaines ; l'Environnement et la gestion des ressources naturelles ; la Santé, population et action sociale ; la Jeunesse, sports et loisirs ; la Culture ; l'Education ; la Planification ; l'Aménagement du territoire et, enfin, l'Urbanisme et habitat.


Vous voyez donc que c'est un processus assez respectable. On note une réelle volonté d'approfondir la démocratie à la base. Les collectivités locales sénégalaises ont acquis une reconnaissance institutionnelle de leur rôle. Elles se voient extrêmement valorisées dans leur participation à la vie politique, économique et sociale nationale et internationale, à travers des missions importantes qui leur sont conférées par la loi. La représentation locale, ainsi organisée, exclut toute légitimité autre que démocratique, notamment les légitimités socio historiques et communautaires (notabilités coutumières ou religieuses) très fortes dans le pays, surtout dans les zones rurales.

En dehors du choix électoral des autorités locales par les populations, la loi organise également des mécanismes de participation et d'information permanentes des populations locales sur la conduite des affaires locales. Mais il est évident que le processus de décentralisation n'est pas encore totalement satisfaisant. Il reste encore quelques retouches à faire, notamment au niveau du Code des Collectivités locales, pour rendre la gouvernance locale encore plus efficace et plus efficiente.

Dans ce sens, une évaluation de la politique de décentralisation est en gestation et nous ne manquerons pas de corriger toutes les distorsions, de concert avec tous les acteurs sociaux.

Selon vous, quelle contribution l'AIMF peut-elle apporter à la réflexion autour de la décentralisation ?

L'AIMF a déjà énormément fait en faveur des collectivités locales dans des domaines divers et variés et je suis bien placé pour l'affirmer.

Toutefois, au sujet de la réflexion autour de la décentralisation, à proprement parler, l'AIMF pourrait et devrait s'impliquer plus souvent dans la facilitation d'échanges d'expériences et de partage des meilleures pratiques, notamment en mettant en situation les acteurs et les intervenants de la décentralisation. Comme elle l'a fait lors de la 5ème session de l'Observatoire international de l'état civil des pays d'Afrique francophone qui s'est tenue à Dakar, en juillet 2006, sur le thème « Ville et éducation citoyenne ». A cette occasion, l'AIMF a facilité les échanges et le dialogue entre les élus nationaux et locaux, les ministères, les corps diplomatiques et consulaires des pays francophones, les agences et organes de presse, les autorités coutumières et religieuses, ainsi que les acteurs du développement à la base, sur la question ardue de l'état civil. Je vous assure que ce fut un réel succès, eu égard aux recommandations pertinentes issues de cette rencontre.

Toujours dans le cadre de la réflexion sur la décentralisation, des thématiques comme « Décentralisation et ressources financières » ou « Décentralisation et ressources humaines » pourraient faire l'objet d'échanges fort enrichissants.

En effet, comme nous l'avons évoqué à Bucarest (ndlr. Colloque de l'AIMF à Bucarest, septembre 2006), la décentralisation administrative, engagée dans la plupart de nos pays, n'est pas allée de pair avec le renforcement effectif des compétences des collectivités locales, parce que non accompagnée de moyens financiers correspondants, fondés sur une distribution conséquente et équitable des ressources. Le responsable de l'administration locale est alors, quotidiennement, confronté à un précaire et périlleux exercice d'équilibrisme pour tenter de concilier les besoins nombreux et diversifiés, légitimement exprimés par les populations et les moyens de plus en plus insuffisants dont il peut disposer.

A un autre niveau, une réflexion plus approfondie sur le statut du personnel Municipal pourrait être d'un grand apport à nos municipalités. Certes, la qualité des personnels a été améliorée dans la plupart de nos municipalités grâce à des recrutements sélectifs et à des programmes de formation rendus possibles par des organisations comme l'AIMF, qui est aujourd'hui une référence au plan international. Mais, dans la plupart de nos municipalités, la question du statut du personnel se pose avec acuité. Si l'AIMF pouvait davantage engager et organiser la réflexion dans ces voies, nos municipalités pourraient s'enrichir des expériences de grandes villes comme Paris ou Montréal. Et, en retour, nous pourrions également partager les nôtres particulières.

Quelle devrait être la place des réseaux de villes, nationaux et internationaux, auprès des autorités centrales de l'Etat ?

Les réseaux de villes doivent être partie prenante et acteur de premier ordre de l'évolution du monde. Ils doivent rayonner pleinement à l'international et se positionner de manière active sur la scène mondiale car, dans les prochaines décennies, la bataille du développement ne pourra se gagner qu'à travers les villes, en raison du fort taux d'urbanisation, mais aussi en raison de la contribution des villes dans les différents Produits Intérieurs Bruts (PIB) nationaux. Dans cette perspective, les réseaux revêtent une importance majeure parce qu'ils permettent à nos villes de débattre sur des thématiques d'intérêt commun, de diffuser les bonnes pratiques de gestion locale et de faire entendre nos points de vue au niveau des instances nationales et internationales. Ce rôle est déjà joué à merveille par des institutions comme l'AIMF.

Regardez par exemple les recommandations pertinentes que nous avons formulées dans la Déclaration de Bucarest à l'attention des Chefs d'Etat et de gouvernement francophones, dans le cadre de leur XIème Sommet. Cette déclaration est le fruit d'une longue réflexion dont les recommandations ont été adoptées lors du Colloque de Paris en janvier 1993, sur le thème « L'école et la ville », des Assemblées générales de Québec en septembre 1999 sur le thème « Ville, jeunesse et éducation » et de Montréal en avril 2006 sur le thème « Villes, savoirs et développement », ainsi que de la 5ème Session de l'Observatoire international de l'état civil des pays d'Afrique francophone, tenue à Dakar en juillet 2006, sur le thème « Ville et éducation citoyenne ».

Votre ville est membre de l'AIMF depuis 1979. Comment a évolué, dans le temps, sa participation au réseau ? Quelle est votre vision d'avenir ?

Dakar est effectivement membre de l'AIMF depuis sa création en 1979 et occupe le poste de Vice président. Les élus et les techniciens de la Ville de Dakar prennent part régulièrement à la réflexion sur le dialogue inter-urbain organisé par l'AIMF. Cela nous donne la possibilité de valoriser nos expériences, de nous inspirer des bonnes pratiques de gouvernance locale, mais aussi de faire passer nos avis et nos idées, tout en influant sur les décisions qui ont des répercussions directes sur la vie de nos concitoyens. La Ville de Dakar a également bénéficié de retombées certaines en terme de renforcement des capacités de gestion de la cité grâce à des associations comme l'AIMF, notamment dans les domaines de la modernisation des services de la comptabilité, de l'informatique et de l'état civil. La construction du Centre de Formation et de Perfectionnement du Personnel Municipal et celle du Centre Principal de l'état civil, sont aussi le fruit de la coopération entre la Ville de Dakar et l'AIMF. Dans le même ordre d'idées et toujours grâce à l'AIMF, des stages de formation et de perfectionnement sont organisés au profit des agents municipaux et des élus de la Ville de Dakar dans des domaines divers et multiples. Outre ces différents avantages matériels, financiers et techniques, la participation de la Ville de Dakar aux colloques, assemblées générales et séminaires organisés par l'AIMF permet aux élus locaux et aux techniciens de mieux appréhender leur mission et d'assumer pleinement leur rôle, à travers des échanges d'expériences.

En définitive, l'AIMF est l'une des rares associations de villes où les débats ne se résument pas à des discours et à un catalogue de voeux pieux. L'AIMF multiplie les réflexions sur des thématiques d'intérêt commun, tout en n'oubliant pas la concrétisation de projets majeurs de coopération au grand bénéfice de nos concitoyens. Elle confirme ainsi que la communauté de langage peut être une source d'une authentique fraternisation, mais aussi le creuset d'une véritable solidarité agissante entre le Nord et Sud. Et cet état d'esprit de notre association commune nous réconforte en nous confortant que, pour l'avenir, l'AIMF maintiendra cette dynamique en la renforçant, au grand bonheur des villes membres et de leurs populations.

Source:AIMF

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Association des Maires du Sénégal


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