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Jean Pierre Elong Mbassi, Secrétaire Général de Cités et gouvernements locaux unis d’Afrique « Ce n’est pas tenable que des pays restent en paix avec la majorité des citoyens dans des habitats précaires »



Jean Pierre Elong Mbassi, Secrétaire Général de Cités et gouvernements locaux unis d’Afrique  « Ce n’est pas tenable que des pays restent en paix avec la majorité des citoyens dans des habitats précaires »
Après l’Afrique des villages, le continent est à l’heure de la ville. Du début des années 1950 à nos jours, le mouvement ne s’est pas atténué et avec l’exode et le fort taux de natalité, les villes n’ont pas arrêté de grandir.

Hier utopique, l’Afrique urbaine émerge comme une réalité du moment, sans se donner les moyens de bâtir de véritables cités organisées et capables de profiter des énormes richesses qu’elle renferme en leur sein. Avec le regard fin qu’on lui connaît, Jean Pierre Elong Mbassi, élu et observateur de la ville, explique aux citoyens d’aujourd’hui, les facteurs qui bloquent encore une bonne urbanisation du continent. Il donne aussi quelques éléments de réflexions de fond sur le rapport sur l’état des villes, publié par Onu Habitat, il y a quelques jours à Nanjing.

Le rapport sur l’état des villes vient d’être lancé par Onu-Habitat, lors du Forum urbain mondial qui s’est tenu à Nanjing du 3 au 6 novembre. Que vous inspire ce rapport ? Quel est aujourd’hui l’état des villes en Afrique ?

Jean Pierre Elong Mbassi : Parler de l’état des villes aujourd’hui en ville et me poser cette question à moi, me paraît bien difficile. Bien que les villes soient le reflet d’une vie, pour nombre de plus en plus d’Africains qui y vivent. Les politiques africains ne semblent pas apprécier à leur juste valeur, cette réalité émergente d’une Afrique urbaine. Je prends un exemple. Jusqu’à aujourd’hui, presque un demi-siècle après sa création, la Banque africaine de développement, n’a toujours pas défini d’agenda urbain. C’est-à-dire qu’on ne sait pas à la Bad, définir comment prêter de l’argent pour que les pays, face au défi urbain. Et, ce n’est pas étonnant, qu’ensuite les villes soient dans l’état où elles sont. On voit de voir le rapport sur la ville en Afrique. Il est tout à fait alarmant. Et il démontre que 60% de l’habitat en Afrique est formé de quartiers précaires. Et les Etats doivent se rendre compte que bientôt la majorité des citadins du continent seront logés dans habitats précaires et à partir de ce moment, c’est l’Etat lui-même qui sera précaire. A près tout qu’est-ce qu’un Etat ? Sinon qu’une institution à laquelle, la communauté reconnaît une souveraineté ; Si l’occupation du sol n’est pas contrôlée par un Etat, est-ce qu’il mérite de l’être ? Parce que son rôle est de veiller à ce que l’occupation d’un espace terrestre ne met pas en danger la vie des gens sur cette terre. L’abandon actuel des villes, le peu d’intérêt pour les politiques urbaines et la méfiance que les populations urbaines ont vis-à-vis de l’Etat, parce que ce sont elles qui s’opposent la plupart du temps au gouvernement, ont un soubassement politique.

Vous parlez beaucoup de méfiance. Des banques aux hommes politiques. Quel est la cause de cette méfiance ?

JPEM : Ce n’est pas seulement la Bad d’ailleurs. Ici je parle plus des Etats et des gouvernements. Tous se méfient de la ville parce que c’est dans les villes que se forme la citoyenneté. Et c’est la citoyenneté ce sont des devoirs et des droits. Et les populations avec l’indépendance et la démocratie insistent sur leur droit. Et, c’est pourquoi que chaque fois qu’ils insistent ensemble, elles deviennent dangereuses pour les gouvernements. Et, ce n’est pas tenable que des pays restent en paix avec la majorité des citoyens dans habitats précaires. Donc, il est extrêmement urgent que la plupart des gouvernements et l’Union Africaine s’occupent de l’agenda urbain avant qu’il ne soit trop tard.

« Comment se fait-il encore que les forces traditionnelles qui ont une certaine prégnance sur la vie des gens n’occupent de place dans nos modes de gouvernance et de gestion locale ? »

Les citoyens ne sont-ils pas d’ailleurs sur les questions que vous évoquez trop en avance sur les élus ? Qui doit diriger la ville désormais ?

JPEM : Je pense moi qu’il y a une vraie mission et cette règle simple qui, pour n’avoir pas été respectée, nous a conduit où nous sommes. Cette règle simple est qu’on n’a pas respecté ce qu’on a mis souvent dans les constitutions africaines. Les collectivités locales s’administrent par des conseils élus. Pratiquement, toutes les constitutions africaines disent cela. Qu’est-ce que cela veut dire. Cela veut dire que ce sont les populations qui élisent le conseil et le conseil municipal qui administrent la ville. Pour dire que ce n’est pas le maire. Lui n’est qu’un des éléments du conseil. La présidentialisation de la fonction municipale est une dérive. Parce que dans nos Etats et dans nos constitutions ce sont nos conseils qui administrent les villes. Ça c’est le premier point. Pour dire que la gouvernance doit revenir sur la définition textuelle.

Le deuxième est dans l’embarras dans lequel nous sommes par rapport au gouvernement des politiques au niveau local. Je me rappelle que lors de l’adoption de la loi sur la décentralisation au Mali, on a fait une tournée, dans l’intérieur des villes maliennes, pour expliquer le processus de décentralisation. On est allé dans une petite ville qui s’appelle San. Au marché, quand on a vu les populations descendre, on leur, « on vient vous restituer votre pouvoir. » C’est à vous maintenant de désigner vos dirigeants au niveau de la ville et tous les cinq ans, vous aurez à renouveler leur mandat. Les populations nous ont posé la question suivante, « est-ce que vous voulez dire que si nous désignons quelqu’un qui n’est pas approprié, nous devons le garder pendant cinq ans . Ou alors s’il est le bon candidat, nous devons aller vers élections pour le changer ? »

Ceci pour dire que la question de la gouvernance pour l’Afrique ne doit pas être regardée de manière mimétique. Par rapport à des contextes qui ont eu d’autres histoires institutionnelles. J’insiste sur la question, parce qu’en Afrique, souvent les références que nous prenons nous éloignent des réalités qui sont les nôtres. Et les gens, localement, eux sont organisés. Vous n’avez pas un quartier populaire, dans lequel, vous n’avez pas une organisation stricte de populations. Comment se fait-il que cette organisation n’est pas reconnue par la municipalité et qu’elle ne s’appuie pas là-dessus. Dans mon pays, le Cameroun, il n’y a pas en tout un quartier sans cette organisation. Le chef de quartier connaît presque tout le monde. Est-ce que cela gêne beaucoup les autorités locales. Est-ce que cette organisation parce qu’elle n’est pas celle qui n’est pas élue, gêne la bonne marche de la collectivité locale ? C’est seulement cette dépendance que nous avons vis-à-vis des processus démocratique que certains appellent d’ailleurs à juste titre « démocrature » qui nous éloigne de tout. Quelle est cette obsession si notre organisation ressemble à ce que connaissent les gens. Comment se fait-il encore que les forces traditionnelles qui ont une certaine prégnance sur la vie des gens n’occupent de place dans nos modes de gouvernance et de gestion locale ?

Voilà beaucoup de questions, sur lesquelles nous avons encore à réfléchir quand on parle de gouvernance. Cibler simplement le maire et ses accointances, c’est non seulement trahir la constitution, mais également trahir la réalité sociale vécue par les gens en Afrique.

« Il faut que les gens sachent choisir entre eux ceux qui sont les meilleurs pour défendre leurs intérêts pour organiser le leadership »

La commission économique pour l’Afrique a également élevé autour de ce rapport, la question du leadership municipal en Afrique. On ne sait par quel bout le prendre cette notion ?

JPEM : Demandez cela aux populations. Il y a au fait une bataille que j’ai menée quand j’étais Secrétaire Général pour le Développement municipal à Cotonou. Dans certains pays, j’ai gagné, dans d’autres, j’ai perdu. Par exemple au Sénégal, j’ai perdu. Cette bataille était qu’on laisse l’arène locale libre. Qu’on laisse les populations choisirent leur leader sans considération de parti. Il y a des pays où cela se fait. Par exemple, au Canada, il n’y a pas de parti politique qui s’immiscent dans les élections locales. Et quand au Sénégal, au Mali cela a été proposé, on a dit que la constitution que les partis politiques animent la vie politique. C’est un peu juste et lapidaire comme explication. En réalité, il faut refonder la réalité des Etats africains. Et les populations aient un lieu où elles peuvent s’exprimer librement pour choisir leur leader et ce lieu c’est au niveau local qu’il se trouve. Et, dans ce lieu, on ne doit pas amener les divisions partisanes nationales. Et il faut que les gens sachent choisir entre eux ceux qui sont les meilleurs pour défendre leurs intérêts pour organiser le leadership. Et cette notion ne peut être que cela. A savoir que les populations se donnent les moyens de diriger leur localité sans être encombrées par les calculs politiciens des partis. Et de choisir les élites qu’elles veulent pour qu’elles gèrent leurs affaires dans leurs intérêts. Maintenant, si on est doublement gagnant, parce que les gens qu’on choisit sont loin des calculs et des logiques de parti. Le second avantage est qu’on prépare ainsi les élites de demain. En Amérique latine, il n’y’a pratiquement aucun président de la République qui n’a été maire ou élu local.

On est en plein dans la bonne gouvernance ?

JPEM : C’est bien de cela qu’il s’agit ici. A partir de la société civile, on en arrive ainsi à faire que la société politique en arrive à servir les populations des villes. Et c’est pour cela que chez nous comme on a adopté la « Démocrature », comme mode d’expression de la démocratie, on a ce qu’on a.

La conséquence de tout cela est qu’aujourd’hui où sort ce rapport sur l’état des villes en Afrique, le problème demeure. Mais, il est intéressant de savoir à quoi peut servir un tel rapport ?

JPEM : Il y a une chose que je voudrais que les gens comprennent très sérieusement. Il y a une dictature de l’action, une sorte de fétichisme de l’action. Et qui aboutit finalement à de l’activisme. Parce qu’une action sans réflexion est sans perspective. Ce rapport permet de réfléchir et j’ai demandé qu’il puisse s’inspirer des communautés régionales. Il ne faut pas oublier que l’Afrique fait partie du monde et ce monde est structuré autour de grandes régions. Et celles-ci ont toutes, des pôles de connexion à la mondialisation. Et, l’Afrique doit réfléchir sur comment faire émerger en son sein des pôles de connexion à cette mondialisation. En Afrique du sud, personne ne discute plus que Johannesburg est devenue le pôle de connexion de cette partie du continent à l’Afrique et au reste du monde. En Afrique de l’est, Nairobi et Addis Abeba se disputent ce rôle. En Afrique de l’ouest, ça se joue entre Lagos, Abidjan et Dakar. Accra et Abuja étant hors jeu. En Afrique du nord, on Casablanca et Rabah d’un côté et le Caire et Alexandrie de l’autre. En Afrique centrale, c’est le blackout total. On voit bien que s’il n’y a pas un réseau supérieur des villes africaines qui forment la réalité urbaine qui connecterait l’Afrique aux autres pôles urbains mondial, le continent risque d’être hors jeu. Cette réflexion doit donc être conduite. Et ce rapport est un début à cette réflexion. Il faut qu’elle commence maintenant.

Envoyé spécial à Nanjing (Chine)

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