Inondation ou colère des eaux, la nature dévoile ses forces et son intelligence au Sénégal.

Dr Mame Cheikh NGOM,
Chercheur géographe



Inondation ou colère des eaux, la nature dévoile ses forces et son intelligence au Sénégal.
Un coup d'œil sur l'histoire de l'humanité nous montre que la nature a été omniprésente dans toutes les phases de l'évolution de l'espèce humaine. Ainsi, c'est le type de nature ou environnement naturel qui justifie le type d'activité d'une population de telle ou telle part. Les riverains sont pêcheurs par exemple, les forestiers sont chasseurs, etc. Cette assertion scientifique de Martino doit pousser l’homme à douter de l’intelligence de la nature et de ses forces physiques. Les découvertes scientifiques et techniques, la révolution industrielle, le développement de la haute technologie, la mondialisation, la globalisation des économies et l’ère du numérique, sont autant d’opportunités qui poussent l’homme à banaliser les secrets de la nature. Ce sentiment de dominance, motivé par le subconscient de l’homme, anime la pensée de certains chercheurs, dont Bertrand BADIE qui annonce la fin des territoires. Cet orgueil insidieux et maladroit que l’homme développe vis-à-vis de la nature compromet la cohabitation et la recherche d’équilibre dans les relations entre l’homme et la nature. Aux regards des inondations qui affectent le Sénégal, notamment à Dakar et dans les autres régions, la nature n’est-elle pas en train de réagir ou de manifester son ras-le-bol contre toutes ces agressions abusives de l’homme sur les composantes de la nature ?
La persistance des inondations dans le monde, dans les zones de piémonts, en Afrique et au Sénégal, montre que la nature, après avoir longuement subi les attaques et les humiliations de l’homme, a décidé de sortir de son silence pour réagir violemment en utilisant toute son intelligence et sa force. Cette guerre écologique qui a toujours opposé l’homme et la nature tourne maintenant en faveur de cette dernière. L’homme peut dompter provisoirement la nature, mais il n’aura jamais la capacité de résister aux forces d’une nature devenue folle. La preuve de cette « ivresse » est que les inondations n’ont épargné ni les lieux de cultes, ni les maisons des pauvres, ni les vivres de soudure, ni les bébés et ni les personnes âgées. L’intelligence de la nature est hégémonique et se développe dans les mailles de l’anarchisme. Après avoir été ressuscitée, à la suite d’une longue maladie de sécheresse dans les années 70, les eaux folles de la nature réclament à l’homme leurs lits mineurs et majeurs. Les eaux de pluies n’étaient pas mortes, elles étaient en transhumance écologique, car les morts ne sont pas morts. La nature est-elle si étroite pour que l’homme remblaie les zones de dépression, les Niayes, les vallées, les points bas, les zones de captages, les bas fonds, et autres parties des bassins versant ? Pourquoi l’homme est-il égoïste envers la nature qui assure ses moyens de subsistances ? Que deviendrait-il sans le cycle de l’eau où la nature constitue le levier et le baromètre ?
Les déforestations abusives au profit des exploitations minières (mon eternel combat), l’intensité des les pollutions atmosphériques et la mauvaise gestion des déchets ont profondément affecté la vie de la couche d’ozone et les dispositions climatologiques de la nature à travers l’organisation des gaz à effet de serre. Après l’explosion originelle, l’homme a hérité d’une planète toute faite avec un plan écliptique dont l’axe par rapport à celui de la terre s’incline de 23°26’ à l’équateur et aux pôles, d’où l’existence des tropiques et des cercles polaires, des hémisphères qui s’alternent en été et en hiver, une zone équatoriale chaude et riche en ressources naturelles, deux zones tropicales, deux zones polaires où zones de captage des icebergs, deux zones tempérées, une circulation atmosphérique générale, bref le trousseau de l’homme. La gouvernance de la nature n’est-elle pas une urgence au Sénégal ? L’homme, doit-il continuer de se servir de la nature sans prendre en compte ses exigences, ses humeurs et ses capacités? Qu’est ce qui justifie actuellement ce nouveau comportement de la nature ? Pourquoi cette nature douce, tendre et généreuse, est devenue subitement agressive vers l’homme ? Qu’elles sont les causes fondamentales de ces changements climatiques ?
Dieu a puni Adam et Eve en leur demandant de sortir du paradis parce qu’ils ont gouté seulement au fruit prohibé du pommier d’Eden. Par cette décision divine, Dieu apprend à l’homme la biodiversité et la manière de vivre avec la nature. Cet enseignement religieux se retrouve dans la définition du développement durable où on dit que l’homme peut exploiter la nature mais en tenant compte des besoins des générations futures. Les religions révélées ont dit que Dieu a créé l’humanité à partir de quatre éléments de la nature que sont la terre, le vent, le feu et l’eau. Le paradis est décrit aux croyants comme un jardin parsemé de belles fleurs où la nature, d’un état extraordinaire, brille à merveille. Ces instructions montrent que l’homme doit respecter la nature car ces deux créatures sont appelées à vivre ensemble. Il est évident que l’homme attaque sévèrement la nature mais les théories anciennes ont révélé que la nature a toujours eu des influences sur l’homme.
Hegel, dans ses théories obscurantistes, a déclaré que « L'homme utilise la nature pour ses fins, mais là où elle est trop puissante, elle ne se laisse pas réduire à l'état de moyen. La zone chaude et la zone froide ne sont donc pas le théâtre de l’histoire universelle. Sur ce plan, l'esprit libre a rejeté ces extrêmes. En somme, c'est la zone tempérée qui a servi de théâtre pour le spectac1e de l'histoire universelle. Parmi les zones tempérées, c'est à son tour la zone nordique qui est seule apte à remplir ce rôle… ». Dans sa théorie de la dégénérescence des animaux, Buffon, explique que: « Dès que l’homme a commencé à changer de ciel, et qu’il s’est répandu de climats en climats, sa nature a subi des altérations (…) Les changements sont devenus si grands et si sensibles qu’il y aurait lieu de croire que le Nègre, le Lapon et le Blanc forment des espèces différentes, si d’un côté l’on n’était assuré qu’il n’y a eu qu’un seul homme de créé, en de l’autre que ce Blanc, ce Lapon et ce Nègre, si dissemblant entre eux, purent cependant s’unir et se propager. ». L’influence de la nature sur l’homme peut être vue sous l’angle de la fatalité pour ne pas dire « naturel » comme une conséquence de l’histoire, tandis que l’influence de l’homme sur la nature peut engendrer des conséquences énormes.
En vérité, le phénomène des inondations au Sénégal, même s’il est inévitable, l’ampleur des dégâts pouvait être évitée, si l’homme avait tendu une oreille attentive à la nature. Depuis plus d’une décennie, la communauté scientifique internationale parle des changements climatiques pour permettre à l’humanité de se préparer en conséquence ? Depuis cette annonce, les pays développés, principaux responsables de ces changements climatiques, cherchent les voies et moyens pour trouver des alternatives. Ils élaborent beaucoup de stratégies dans le domaine de l’environnement. Malgré le niveau élevé de la pollution, des mesures idoines sont prises pour préserver l’environnement. Au Sénégal les stratégies mises en place sont peu satisfaisantes. Quelle est la part du budget de l’Etat allouée à la recherche sur les inondations ? Toutes les stratégies mises en place sont spontanées. L’Etat devait réquisitionner les chercheurs afin qu’ils participent à la recherche, en particuliers ceux du CSE, des départements de géologie, de géographie, de sciences naturelles et de science de la terre. Des bourses devaient être accordées aux étudiants, surtout aux doctorants dans le cadre de la recherche appliquée.
Des millions de francs CFA sont dégagés chaque année par l’Etat pour la prise en charge des participants au sommet mondial sur l’environnement. Qu’est ce que Sénégal a proposé jusque là comme solutions aux effets des changements climatiques ? Il est évident que les ONG en profitent pour soumettre aux institutions internationales des programmes d’acquisition de motopompes, de location de camions hydro cureurs, de distribution de kit d’hygiène, de matelas et de prise en charge des populations sinistrées. Quelle est la pertinence de ces actions si toutefois les inondations reviennent chaque année ? Le Sénégal fait beaucoup d’effort dans le domaine de la santé. Des maladies comme la lèpre, la fière jaune, la poliomyélite et la tuberculose sont soient éradiquées ou maîtrisées. Toutes ces maladies sont vaincues sur la base de recherche approfondie. Au lieu de demander des financements pour des solutions provisoires, l’Etat doit activer la recherche pour permettre aux jeunes chercheurs en génie civil, en architecture et en bâtiments et travaux publics de proposer des solutions durables.
Partout dans la banlieue dakaroise, on creuse des canaux et on crée des bassins de rétention. Cette solution peut marcher mais il faut étudier, au préalable, les comportements des bassins versant. La maîtrise de la ligne de partage des eaux d’un bassin dicte l’orientation du chenal. Le Sénégal est un pays modèle en SIG. L’exploitation de la carte hydrologique des bassins ou des photos aériennes avant et après la sécheresse des années 70 peut être intéressante? Avec l’utilisation de la méthode par superposition des cartes, on peut arriver à comprendre le rapport entre l’urbanisation galopante de nos villes et l’hydrologie urbaine. Cette technique aboutira à la thèse selon laquelle les inondations découlent d’une mauvaise occupation de l’espace, de l’effet des changements climatiques et d’une absence de canalisation le long des routes. Ces trois aspects ont respectivement porté atteinte à la nature qui a fini par se rebeller.
Dans le premier PDU du Sénégal, élaboré par Gutton Lambert et Lopez en 1946 et dans celui d’Ecochard en 1967, vous n’y retrouverez pas l’aménagement des zones non aédificandies. De 1946 en 1952, le pouvoir colonial a procédé à des déguerpissements accompagnés de projets de recasement qui ont donné naissance à la médina, au Grand Dakar, au Grand Yoff, à la SICAP et à Pikine. Le morcellement de Pikine en 1952 dans le 30 DP repose sur une bonne connaissance de la zone des Niayes. Ce morcellement avait concerné les quartiers de « Premier Pikine » entre Tally Boumack et Tally Boubess. Vous retrouverez dans cette zone la police, le marché Chavanel, la clinique Gazie, l’ancienne mairie, le cimetière, l’école 2, le centre de santé Dominique et l’église. Les rues sont bien tracées avec la présence d’un système de canalisation qui marche jusqu’à présent. Le tissu urbain a connu un étalement dans le Dagoudane et ses environs. Les limites du processus sont occupées par les cités SOTIBA, ICOTAF I, II et III et les cités PEPINIERES. Pikine se limitait entre la voie ferrée, la route des Niayes et la rue dix. Toutes les zones comprises entre les villages traditionnels et les limites étaient considérées comme inhabitables à cause de la présence des cours d’eau. Ce sont ces localités qu’il faut identifier et procéder au déguerpissement. Actuellement, une bonne partie des Niayes est remblayée par les autorités locales qui y ont élus domicile. C’est le même phénomène à la Patte d’Oie. Toutes les maisons situées derrière le technopôle sont octroyées récemment à des autorités de l’Etat et des collectivités locales. Laquelle de ces autorités peut parler de préservation des Niayes. On ne parle plus de l’équipe des Niayes mais de l’AS Pikine. Qui pourra calmer la colère des génies protecteurs des Niayes ?




A propos des changements climatiques, le Sénégal doit l’inscrire en grande ligne dans sa politique de développement durable. Ne regardons pas toujours les autres faire et dire que nous essayerons après. Le pays a suffisamment de cadres, de chercheurs et de scientifiques qui peuvent impulser une dynamique dans ce domaine. Arrêtons de dire que nous sommes un petit pays pauvre. Le Japon a décollé en défiant les contraintes de son territoire. Il faut créer la rupture et la dépendance pour être innovant et entreprenant. Ainsi, nous mériterons le soutien des autres ou le financement des nations unies. Arrêtons cette politique de la main tendue comme le disait GELWAR (hommage a Thierno Ndiaye Doss). Arrêtons de nous enfermer dans des salles à la quête de « perdium » pour soit disant participer à des ateliers de réflexion, de séminaires, brefs de panels, pour sortir avec des documents ou meubles de bibliothèques. Enfin arrêtons ces agressions envers la nature, ces déforestations abusives sans état d’âme, ces constructions horizontales sans plans d’aménagement et ces études d’impacts inopportunes. Demandons pardons à la nature pour calmer la furie des génies de l’eau.
Le régime libéral a construit entre 2000 et 2012 des centaines de routes au Sénégal. Cette action est à saluer car le développement passe par la mobilité. Si les routes sont nombreuses et praticables, l’accessibilité se renforce, la desserte augmente et le maillage se dessine suivant l’intensité des flux. Il y’a une relation étroite entre les flux, les réseaux et la configuration des territoires. Les territoires les plus maillés sont les plus dynamiques. Le réseau routier permet un meilleur déplacement des biens, des personnes et des marchandises, mais sa construction doit prendre en compte les impacts environnementaux. Comme la stagnation des eaux peut dégrader les routes, alors la construction de celles-ci doit être accompagnée d’un système de canalisation. Peut-on parler de la cerise sur le gâteau ou de fausse note ? Il faut reconnaître que les routes intermédiaires ou routes municipales sont construites sans un système de drainage. Cette pratique est maladroite car elle empêche l’eau de s’infiltrer et provoque des inondations qui finiront par gâter l’ouvrage. Je crois que le Sénégal doit revoir sa politique d’environnement, notamment par rapport au respect du code. Depuis 2000, l’étude d’impact est introduite dans l’élaboration des projets de développement. Où sont les consultants qui ont réalisés ces études d’impacts. Est-ce la commission de la DEC a siégé sur ces projets ? Si oui pourquoi n’a-t-elle pas demandé aux maitres d’œuvre techniques ou aux promoteurs de faire accompagner ces routes de systèmes de canalisation ?
Les inondations à Dakar et dans les autres régions du Sénégal relève d’une mauvaise politique de gestion des eaux de pluies. Le pouvoir colonial avait construit des canaux souterrains au centre ville de Dakar et des canaux à ciel ouvert dans les zones périurbaines à Fass, Gueule Tapée et Rufisque. Mais cet héritage colonial n’est pas bien géré. Dans les quatre premières communes du Sénégal il n’y a pas d’inondation car le système colonial marche. Maintenant qu’il est vieillissant il faut l’entretenir. Dans toutes les grandes villes on retrouve un cours d’eau comme la Seine ou le Rhin ou à défaut des canaux pour le drainage des eaux de pluies et des eaux des eaux usées. Implorons le pardon à la nature et soyons ingénieux.


Dr Mame Cheikh NGOM,
Chercheur géographe,
thieeko@hotmail.com
tel 77 648 23 93


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