Décès d’André Guillabert : Saint-Louis perd un de ses derniers « domu ndar »

André Guillabert aura été mêlé à toute la vie politique du Sénégal du siècle dernier. Elhadj Ibrahima NDAO qui a été un proche du défunt lui rend hommage en évoquant au passage l'évolution de l'histoire politique du Sénégal



Décès d’André Guillabert : Saint-Louis perd un de ses derniers « domu ndar »
Me André Guillabert s’est éteint le Mardi 24 août 2010, cinquante ans après avoir présidé, le Mardi 20 août 1960 à deux heures du matin, la séance historique de l’Assemblée législative du Sénégal réunie à son siège, situé à la Place de l’Indépendance (actuel Ministère des Affaires étrangères), en sa qualité de premier vice-président et en l’absence du président Lamine Guèye, pour voter trois projets de loi. Le premier de ces projets abrogeait toutes les lois et tous les décrets portant transfert de compétences au profit de la Fédération du Mali, notamment la loi sénégalaise n° 60-033 du 10 juin 1960. L’article 2 de ce projet prononçait le retrait de la République du Sénégal de la Fédération du Mali et l’article 3 proclamait juridiquement l’indépendance du Sénégal. Quel raccourci de l’Histoire !
Neuvième enfant d’une famille de mulâtres saint-louisiens (population métisse plus connue sous le terme domu ndar), André Guillabert aura été mêlé à toute la vie politique du Sénégal du siècle dernier. Né le 15 juin 1918 à Saint-Louis du Sénégal, d’un père notaire Henri-Louis président du Conseil colonial (Conseil général élargi aux chefs de canton et de province) et dont le grand-père maternel Louis Descemet ancien Maire de Saint-Louis, avait présidé le Conseil général, la première assemblée délibérative en Afrique noire francophone. Il a subi l’influence de sa famille au moment où les mulâtres dominaient la vie politique à Saint-Louis, car son père avait soutenu Blaise Diagne contre l’avis de ses congénères ; le jeune André se rappelant les visites du premier Député noir du Sénégal au domicile familial dont se plaignait Mme Guillabert pour le retard que cela occasionnait pour le repas familial. C’était l’époque des privilèges accordés aux ressortissants des Quatre Communes (Saint-Louis, Gorée, Rufisque et Dakar). Plus tard, Galandou Diouf successeur de Blaise Diagne au poste de Député devint un familier de la maison des Guillabert.
Enfant ayant grandi à Saint-Louis, André Guillabert fréquenta l’école des Sœurs jusqu’à la sixième, puis entra au Lycée Faidherbe de sa ville natale en même temps que certains de ses amis d’enfance que sont Samba Cor Sarr (beau-père de Abdoulaye Bathily), Babacar Sèye (ancien vice-président du Conseil constitutionnel), Ibrahima Tall (ancien ministre de Senghor), Marc Sankalé (ancien Doyen de la Faculté de Médecine et de Pharmacie de l’Université de Dakar). C’est au Lycée qu’il se lia d’amitié avec Valdiodio Ndiaye (ancien ministre de l’Intérieur). Il décrocha le baccalauréat après avoir passé l’écrit à Saint-Louis et l’oral à Dakar, les examinateurs venant spécialement de l’Académie de Bordeaux pour faire passer les épreuves aux candidats admissibles des lycées Faidherbe et Van Vollenhoven.
D’ailleurs, c’est à destination de Bordeaux qu’il s’embarqua avec comme compagnon de voyage Abdoulaye Ly (historien et leader politique) pour s’inscrire à la Faculté des Lettres (en Histoire Moderne et Contemporaine) en 1938, alors que Abdoulaye Ly venait de Dakar et était orienté à l’Université de Montpellier. L’administration coloniale n’accordait de bourses que pour les études de lettres et celles en médecine vétérinaire. Titulaire d’une bourse pour des études de Lettres, André Guillabert, « parallèlement en douce » - selon ses mots - s’est inscrit à Toulouse en Droit (licence en 1943) jusqu’au doctorat (1945), la seconde guerre mondiale avait éclaté en septembre 1939 et Bordeaux était situé en Zone occupée par l’armée allemande. Après un bref passage à l’Ecole d’Artillerie de Fontainebleau (1939-1940) comme élève-officier, il fut démobilisé après la débâcle.
Avocat stagiaire à Toulouse, il rentra au Sénégal dès la fin de la guerre, travailla quelque temps avec Me Crespin avocat, puis s’installa à son compte en ouvrant son propre cabinet et devint en 1945 Avocat-défenseur à la Cour d’Appel de Dakar. Pendant cette période éclata le plus grand conflit social de l’après-guerre plus connu sous le nom de grève des cheminots de l’AOF. André Guillabert prendra sans hésitation la défense des grévistes dirigés par Ibrahima Sarr avec qui il se lia d’amitié. Tous les grévistes inculpés furent libérés et Me Guillabert fut porté en triomphe à sa sortie du tribunal. C’est donc étant jeune avocat qu’André Guillabert s’est lancé dans la politique à la demande de son ami Léopold Sédar Senghor avec qui il s’était lié d’amitié depuis qu’Alioune Diop (le fondateur de la librairie Présence Africaine) originaire de Saint-Louis fit les présentations en 1938 à son domicile du 33 rue des Ecoles à Paris, lieu de rencontre de la poignée d’étudiants africains de passage dans la capitale française.
En effet Senghor co-listier de Lamine Guèye venait d’être élu député du Sénégal à l’Assemblée nationale française aux élections du 21 octobre 1945, puis reconduit aux élections du 10 novembre 1946. Pour les élections au Conseil général du 15 décembre 1946, Senghor proposa l’investiture de Guillabert sur la liste du Bloc Union Républicaine Socialiste, parti de Lamine Guèye et Léopold Sédar Senghor. Cette liste remporta la totalité des 50 sièges. C’est au cours de son premier mandat de conseiller général qu’André Guillabert connut une de ses premières épreuves politiques avec la rupture entre Lamine Guèye et Léopold Sédar Senghor, ce dernier ayant démissionné de la SFIO (parti de Lamine Guèye) avec six autres conseillers généraux dont André Guillabert. Du coup André Guillabert devint membre-fondateur du Bloc Démocratique Sénégalais (BDS) le nouveau parti de Senghor opposé au parti de Lamine Guèye la SFIO.
A partir de cette date, André Guillabert fut de tous les combats politiques aux côtés de Senghor, parcourant les campagnes du Sénégal pour l’implantation du nouveau parti, allant à la rencontre du Sénégal des profondeurs dans des conditions souvent difficiles, partageant la vie des modestes gens des villes et des paysans des villages, se liant d’amitié avec les chefs des différentes confréries religieuses, payant de sa personne de son temps et de sa poche. Cela lui valut de solides amitiés, une parfaite connaissance des problèmes des populations et un engagement renouvelé de défendre leur cause.
Telles sont les bases de sa longévité politique qui démarra avec fulgurance : Conseiller Général et Vice-président du Conseil Général du Sénégal de Mars 1947 au 30 mars 1952 ; vice-président de l’Assemblée territoriale en avril 1952 ; élu sénateur du Sénégal au Conseil de la République français lors des sénatoriales du 18 mai 1952 ; élu conseiller à l’Assemblée de l’Union française le 10 octobre 1953 et vice-président de cette Assemblée du 1er octobre 1957 à juin 1958 ; réélu conseiller territorial le 31 mars 1957 ; élu conseiller municipal à Louga aux municipales du 18 novembre 1956 puis maire de Louga en 1958 ; sénateur de la République française du 8 juin 1958 au 15 juillet 1959 ; député de Louga à l’Assemblée constituante du Sénégal du 25 novembre 1958 au 22 mars 1959 ; vice-président de l’Assemblée territoriale puis de l’Assemblée constituante d’avril 1957 à mars 1959 ; élu député le 22 mars 1959 et vice-président de l’Assemblée législative de la République du Sénégal le 2 avril 1959, membre de l’Assemblée fédérale constituante du Mali du 4 janvier au 2 avril 1959 ; élu membre de l’Assemblée fédérale du Mali le 6 avril 1959 ; sénateur de la Communauté d’août 1959 à janvier 1961. Cette ascension politique d’André Guillabert est d’autant plus méritante qu’elle se situait avant l’indépendance, plus précisément durant la période des luttes collectives pour les libertés fondamentales.
A la veille de l’indépendance, cette carrière parlementaire s’est consolidée, puisqu’il devint premier vice-président de l’Assemblée législative du Sénégal du 4 avril 1959 au 20 août 1960 ; premier vice-président de l’Assemblée nationale de la République du Sénégal du 20 août 1960 à novembre 1962. Puis ce fut un nouveau tournant diplomatique avec sa nomination du 24 septembre 1960 à novembre 1962 au poste de premier Ambassadeur Haut-représentant de la République du Sénégal en France, auprès du Général de Gaulle qui du reste l’appelait familièrement « cher ami ».
Ensuite il aborde un autre tournant en entrant au Gouvernement avec un bref passage (du 12 novembre au 19 décembre 1962) comme Ministre des Affaires étrangères, à la suite comme Garde des Sceaux Ministre de la Justice du 19 décembre 1962 au 10 décembre 1963. Puis retour en France comme Ambassadeur du Sénégal où il aura travaillé avec trois présidents de la 5ème République française : de Gaulle, Pompidou et Giscard d’Estaing. Mais il en existe un quatrième président de la République française, celui à qui le liait la plus solide et la plus profonde amitié dont la présence en ces circonstances est un témoignage éloquent de cette affection, il s’agit de Jacques Chirac avec qui il a contribué à la mise sur pied de la Fédération Mondiale des Ville jumelées.
De retour au Sénégal, il acheva sa carrière parlementaire comme président du groupe parlementaire du Parti socialiste (Ps) au moment délicat où l’opposition, le PDS de Me Abdoulaye Wade, faisait son entrée pour la première fois à l’Assemblée nationale du Sénégal et sa carrière d’élu local comme Maire de Saint-Louis sa ville natale. Il présidera le 3 mai 1980 l’avant-dernier conseil national du Ps auquel Senghor a assisté et quittera le Bureau politique du Parti socialiste au congrès extraordinaire des 21 et 22 janvier 1984, ce parti dont il a été le dernier membre-fondateur encore en vie à un mois du 62ème anniversaire de sa création. A moitié retiré de la vie politique le Président Abdou Diouf le nomma Président du Conseil d’administration de SENELEC. Depuis 2007 il vivait à Saint-Louis ne voulant plus quitter cette maison familiale où il vit le jour il y a 92 ans.
A ses enfants Henri-Louis et Béatrice, a ses petits-enfants, à ses neveux Christian Valantin, Jean-Jacques Bancal, à tous ses proches, à tous ses amis, à tous les Saint-Louisiens, à tous ses camarades et à tous ses compatriotes nous adressons nos condoléances les plus attristées.

Elhadj Ibrahima NDAO
Auteur du livre « Sénégal, histoire des conquêtes démocratiques. NEAS 526 pages 2004 »
E-mail eindao@yahoo.com




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